Opinions
25.03.2021

«Un aperçu des campagnes orchestrées qui nous attendent»

Qu’est-ce qui fait le succès d’une campagne de votation aujourd’hui et en quoi le nouveau contexte politique influe-t-il sur les débats électoraux? Que nous enseigne la votation historique sur l’initiative «Entreprises responsables»? Urs Bieri et Lukas Golder, codirecteurs de gfs.bern, ont accepté de répondre à ces questions et à quelques autres.
Article deSilvan Lipp

«Sur la piste des tendances politiques» est une nouvelle série d’entretiens par laquelle l’Association suisse des banquiers (ASB) cherche à éclairer, avec des personnalités politiques et scientifiques, les évolutions à l’œuvre dans la Berne fédérale et dans notre démocratie. C’est sur le terrain des votations populaires fédérales que nous avons choisi de suivre la première piste. Urs Bieri et Lukas Golder, codirecteurs de l’institut d’études et de sondages gfs.bern, observent et analysent depuis des années les débats et les campagnes politiques autour des projets soumis à votation. Nous avons interrogé ces deux experts sur les tendances et les évolutions en cours.

Le débat électoral sur l’initiative «Entreprises responsables» a été très intense et le résultat extrêmement serré. Les électrices et les électeurs ont répondu «oui» à une courte majorité, mais l’initiative a échoué faute de réunir la majorité des cantons. Quel bilan tirez-vous de cette votation historique?

Urs Bieri

Urs Bieri. La votation sur l’initiative «Entreprises responsables» est un événement passionnant. D’une part, elle reflète un conflit très ancien entre éthique de la conviction et éthique de la responsabilité. Dans le cadre d’une éthique de la conviction, on décide de ce qui est éthiquement juste par rapport à ses propres valeurs, quelles qu’en soient les conséquences pour autrui. Dans le cadre d’une éthique de la responsabilité en revanche, on s’efforce de trancher en intégrant toutes les conséquences possibles de ce choix. Le rejet très serré de l’initiative «Entreprises responsables» pourrait indiquer un regain d’importance de l’éthique de la conviction au sein de la population suisse – en particulier lorsqu’elle s’appuie sur des valeurs de gauche traditionnelles. Mais d’autre part, le débat électoral montre aussi que le temps est révolu où les milieux libéraux et économiques pouvaient dépenser sans compter pour faire campagne, tandis que la gauche et les écologistes devaient se lancer sans un sou vaillant. On sait que les campagnes mobilisent beaucoup d’argent de part et d’autre.

Lukas Golder

Lukas Golder. Pour ma part, j’ai été impressionné par la campagne de la société civile. Les organisations non gouvernementales sont parvenues au fil des années à s’assurer le soutien de la population motivée par cet enjeu pourtant éloigné du quotidien. Et à la fin, l’ambiance était à la rupture et la mobilisation si forte qu’une majorité de la population a été convaincue. La mise en œuvre de ressources suffisantes, une campagne intégrant vraiment tous les médias ainsi que, grâce à Internet, d’innombrables acteurs, l’utilisation de la vidéo avec par exemple un film documentaire, tout cela nous a donné un aperçu des campagnes orchestrées qui nous attendent. En comparaison, les voix discordantes des milieux économiques et des partis bourgeois donnaient l’impression d’une «Guggemusik» erratique le dernier jour du carnaval.

La double majorité – peuple et cantons – requise pour toute modification de la Constitution est-elle encore adaptée à notre époque?

Urs Bieri. La double majorité a vu le jour pendant une des périodes les plus noires de l’Etat fédéral moderne. Au milieu du XIXe siècle, notre pays a connu une guerre civile entre la Suisse centrale et les autres cantons. Les pères fondateurs de l’époque ont été assez géniaux pour imaginer comment conduire une Suisse moderne vers l’avenir. Grâce à la nouvelle Constitution fédérale et aux structures décisionnelles ainsi mises en place, ils ont créé un système qui permettait aux cantons vaincus de participer aux décisions politiques sur un pied d’égalité tout en réduisant le risque qu’ils soient systématiquement mis en minorité. C’est le rôle du Conseil des Etats, mais aussi de la double majorité. Cette protection des minorités est très profondément ancrée dans notre ADN politique. Selon moi, elle n’a rien perdu de son importance aujourd’hui, et pas seulement par rapport aux petits cantons. Lors des votations, la double majorité s’applique lorsqu’il s’agit de modifier la Constitution. Elle sert de correctif et fait en sorte qu’un nouvel article ne puisse être adopté par 50 % plus une voix, c’est-à-dire par une majorité de hasard. La double majorité est atteinte le plus souvent à partir de 55 % de voix favorables. Dans d’autres pays, les modifications de la Constitution sont soumises à des contraintes bien plus nombreuses. Je vois mal pourquoi on abolirait la double majorité sans introduire un autre type de quorum.

Je vois mal pourquoi on abolirait la double majorité sans introduire un autre type de quorum.

Lukas Golder. Les liens avec les cantons se distendent. De nouvelles lignes de conflit prennent le pas sur les lignes confessionnelles qui, à l’origine, ont tracé dans le sang une partie des frontières intercantonales. Néanmoins, les cantons ont leur propre Constitution, leur propre appareil d’Etat, et ils gèrent de multiples aspects du quotidien au plus proche de la population. Cette dernière, dans la période actuelle de pandémie, se rend compte du rôle qu’ils jouent en matière de santé. Si nous voulons discuter de réformes du fédéralisme, nous devons commencer par nous mettre d’accord sur le rôle des cantons. La Conférence des gouvernements cantonaux, qui coordonne leur action, est devenue un véritable centre de pouvoir. La démocratie au sein de cette instance devrait être renforcée. Ce serait la première étape.

Si nous voulons discuter de réformes du fédéralisme, nous devons commencer par nous mettre d’accord sur le rôle des cantons.

Les nouveaux mouvements politiques, comme Operation Libero pour l’initiative de mise en œuvre ou la large coalition allant de la gauche jusqu’au centre pour l’initiative «Entreprises responsables», jouent un rôle croissant dans les votations. Quelles sont les implications de ce phénomène pour les associations et les partis établis?

Lukas Golder. Internet est un moyen simple et peu onéreux de constituer des réseaux et de communiquer. Toutes les structures intermédiaires comme les partis ou les associations, qui misent sur le consensus interne et l’assise démocratique, vivent actuellement des temps difficiles. Le système politique de la Suisse est lent, il a du mal à digérer tout cela. Néanmoins, s’agissant des mouvements, l’expérience montre que le pire n’est jamais certain. Le système suisse, grâce à la démocratie directe et aux initiatives, a toujours donné aux mouvements un moyen légitime de lancer des débats. L’histoire du Groupe pour une Suisse sans armée (GSsA), par exemple, montre que la démocratie directe contribue à ce que les mouvements minoritaires puissent participer au processus politique, puis impulser le jeu politique avec pertinence pendant des décennies.

Urs Bieri. Pour les petites organisations, il est aujourd’hui plus facile de communiquer et d’attirer ainsi l’attention du public. Grâce aux réseaux sociaux, on dépend moins du bon vouloir des médias de masse traditionnels et on peut communiquer directement. L’essence de la démocratie suisse, en tant que système régi par les règles de la concordance, c’est que toutes les voix pertinentes peuvent se faire entendre dans le débat politique. La visibilité accrue du plus grand nombre est donc un avantage. Mais toute médaille a son revers: le système politique existant a plus de mal à trouver un consensus lorsqu’à tout moment, derrière la ligne de touche, on peut flinguer des compromis patiemment tissés – à grand renfort de communication et sans endosser aucune responsabilité. Mais un système démocratique doit être capable de supporter cela.

Grâce aux réseaux sociaux, on dépend moins du bon vouloir des médias de masse traditionnels et on peut communiquer directement.

«Réseaux sociaux» – nous y voilà. Quelle est leur influence réelle?

Urs Bieri. Les médias numériques sont des canaux de communication importants. Mais aujourd’hui comme hier, la communication de campagne traditionnelle est indispensable. Ne l’oublions pas: les personnes qui se rendent aux urnes ont en moyenne 57 ans. Elles ne sont pas sur Tiktok, mais elles lisent les journaux.

Lukas Golder. Le marketing en ligne permet une communication très dense et très ciblée, y compris à l’aide de vidéos qui jouent beaucoup sur les émotions. En Suisse, la publicité politique est interdite à la télévision et à la radio. Nous devrions faire en sorte qu’à l’avenir, les générations Internet gardent un accès facile à des informations objectives et que les dispositions constitutionnelles ne soient pas dictées par les émotions. Je suis optimiste car, jusqu’ici, les émotions ont surtout conduit les électeurs à s’informer encore mieux pour étayer leur position et motiver leur vote.

Depuis quelque temps, on voit aussi naître de nouveaux mouvements dans les milieux économiques. L’accord institutionnel, en particulier, est une pierre d’achoppement pour de nouvelles organisations comme Kompass ou Autonomiesuisse. Un phénomène d’aujourd’hui?

Lukas Golder. Il suffit d’un trésor de guerre bien rempli et de quelques cerveaux motivés pour pouvoir intervenir efficacement dans la vie politique à tout moment. Notre système comprend des partis faibles et aussi des associations pas très solides. Grâce aux moyens de communication actuels, il est facile d’imposer une nouvelle lecture. On l’observe d’ailleurs de plus en plus dans les milieux économiques. Mais pour rester aux manettes du pouvoir, il faut s’organiser durablement et sur plusieurs thématiques en même temps. A mon avis, c’est là que réside l’avenir des structures établies.

Grâce aux moyens de communication actuels, il est facile d’imposer une nouvelle lecture.

Urs Bieri. Les milieux économiques eux aussi ont compris que grâce aux réseaux sociaux, on dépend moins des médias de masse traditionnels pour communiquer, et ils s’organisent en entités plus réduites et plus «thématiques». Mais il n’en demeure pas moins que dans le corporatisme suisse, les milieux économiques comme les syndicats ont un accès privilégié aux processus politiques. Plus ils parviennent à serrer les rangs, plus cet accès porte ses fruits.

Mais il n’en demeure pas moins que dans le corporatisme suisse, les milieux économiques comme les syndicats ont un accès privilégié aux processus politiques.

Il y a cinquante ans, les femmes obtenaient le droit de vote au niveau fédéral. Les élections de 2019 ont fait bouger les lignes: le Parlement s’est nettement féminisé et rajeuni. Quelle est l’influence des femmes sur la politique suisse et sur les débats électoraux?

Urs Bieri. Leur influence majeure continue de se manifester directement dans le cadre des élections. On l’a vu très récemment lors des élections au Parlement de la ville de Berne, en novembre 2020. Sur 80 sièges, 55 sont désormais occupés par des femmes. Douze sortants, dont onze hommes, n’ont pas été réélus, et ils ont été remplacés par neuf femmes qui se présentaient pour la première fois. Jusqu’ici, la règle d’or était: les sortants sont généralement réélus – mais pour les hommes en tout cas, il semble que les choses ont changé.

Lukas Golder. Les femmes mettent en lumière des thématiques spécifiques, par exemple dans les domaines de l’environnement, des technologies à risques ou de la politique de sécurité. Elles le font de plus en plus à tous les niveaux et dans tous les partis. Leur voix se fait plus forte, ce qui influe sur la mobilisation lors des votations. Le 29 novembre 2020, les jeunes femmes ont été tellement plus nombreuses que les jeunes hommes à se prononcer sur l’initiative «Entreprises responsables» et sur l’initiative «Pour une interdiction du financement des producteurs de matériel de guerre» qu’au total, elles étaient nettement majoritaires parmi les votants. Et elles ont bien failli faire triompher l’initiative «Entreprises responsables».

La voix des femmes se fait plus forte, ce qui influe sur la mobilisation lors des votations.

En une phrase chacun: dans le paysage politique actuel, qu’est-ce qui fait le succès d’une campagne de votation?

Urs Bieri. Une campagne réussie est une campagne stratégique. Elle utilise tous les instruments d’analyse modernes et toutes les informations pour effectuer des comparaisons prévisions-réalisations convaincantes, elle élabore un plan qu’elle concrétise, elle est tactique et flexible, elle est aussi hybride dans la mesure où elle ne mise exclusivement ni sur les nouveaux médias numériques, ni sur les canaux traditionnels. J’ai répondu en deux phrases!

Lukas Golder. Considérée et jouée à tête reposée, même une «Guggemusik» peut ressembler à de la musique: il faut les bonnes personnes, la bonne partition, du temps pour répéter et beaucoup de persévérance jusqu’au jour J.

Et l’argent? Un solide trésor de guerre permet-il de sortir vainqueur de n’importe quelle campagne?

Lukas Golder. L’économie a essayé de compenser en partie le manque d’engagement par de l’argent. Ça ne marche pas. Pour presque tout le reste et surtout en temps de paix, en dehors des batailles électorales, le trésor de guerre est utile.

Urs Bieri. Une bonne communication nécessite des ressources. Avoir de l’argent, indubitablement, c’est utile. Pour autant, la courbe du succès n’est pas simplement linéaire: dans les campagnes de votation, qui dit plus d’argent dépensé ne dit pas forcément plus de voix dans les urnes. Au cours des vingt dernières années, nous avons vu des campagnes très coûteuses subir des échecs cuisants, tandis qu’une initiative comme celle pour les vaches à cornes, par exemple, a frôlé le succès sans budget de campagne notable. L’élément décisif, à cet égard, ce sont les prédispositions: si la population a une opinion arrêtée sur un sujet donné ou si elle considère que le problème politique concerné est énorme, l’expérience montre que l’on peut investir beaucoup d’argent dans une campagne pour un très maigre résultat – ce qu’une bonne analyse de la situation de départ permet d’ailleurs de prévoir.

Dans les campagnes de votation, qui dit plus d’argent dépensé ne dit pas forcément plus de voix dans les urnes

Pour terminer: des associations faîtières comme l’ASB resteront des faiseurs d’opinion importants dans la vie politique et lors des votations si...

Urs Bieri. … si elles restent fidèles aux vieilles valeurs du corporatisme et de la concordance. L’impact des associations faîtières est au maximum lorsqu’elles représentent leur branche en serrant les rangs face aux milieux politiques et lorsqu’elles se servent d’outils de campagne professionnels dans le lobbying et la communication politique. Cela suppose évidemment la capacité de trouver des compromis au sein de la branche. Mais cela nécessite aussi qu’au nom d’une vision à long terme, les membres soient prêts à faire ces compromis – et à tantôt donner, tantôt demander au fil du temps.

Lukas Golder. ... si les délégués aux affaires publiques et les décideurs, à tous les niveaux des banques, manifestent en partenariat avec l’ASB leur attachement à une Suisse qui fonctionne bien, forte d’une société dynamique, et s’ils s’engagent pour le bien commun. Les politologues le disent, la démocratie directe est le symbole majeur de cette Suisse-là. Nous devons veiller sur elle et sur la culture qu’elle véhicule.

Je vous remercie de cet entretien.

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Rédacteurs

Silvan Lipp
Responsable Communications & Public Affairs
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