Actualités
31.12.2025

«Les milieux politiques doivent respecter la règle d’or»

L’année 2025 nous a concocté un mix surprenant de déjà vu et de jamais vu. Tandis que la «fièvre de l’IA», le mot financier de l’année, s’emparait du monde de la tech, ce sont les nombreuses propositions concernant la stabilité des banques ainsi que le retour de la BNS à la politique de taux zéro qui ont mobilisé la place financière suisse. Dans cet entretien de fin d’année, Martin Hess, économiste en chef de l’Association suisse des banquiers (ASB), prend position sur les conditions-cadres actuelles et explique en quoi un acteur financier d’envergure mondiale est important, dans quelle mesure le projet de jeton de monnaie scripturale avance et pourquoi chaque nouvelle réglementation doit impérativement être évaluée à l’aune de la compétitivité.

Monsieur Hess, commençons par le sujet qui était au cœur de l’actualité en 2024: la stabilité de la place financière suisse. Selon vous, comment se présente la situation en cette fin d’année 2025?

Martin Hess: les banques ont démontré leur robustesse une fois de plus. Après avoir culminé l’année dernière, les actifs sous gestion ont encore atteint un niveau record cette année, ce qui souligne la confiance persistante dans la place financière. Les banques suisses sont bien capitalisées et elles satisfont sans problème aux exigences strictes qui s’imposent à elles. Mais pour pouvoir jouer leur rôle économique, il est indispensable qu’elles soient compétitives. Nous devons éviter de les submerger sous un flot constant de nouvelles réglementations, qui complique considérablement leurs activités par rapport à leurs concurrentes étrangères et aux entreprises faiblement réglementées. D’ailleurs à l’étranger, on s’est rendu compte que l’on avait sans doute trop chargé la barque.

Le débat sur l’organisation future de la place financière, en particulier sur la structure et la base de fonds propres de la grande banque restante, est omniprésent. La Suisse a-t-elle toujours besoin d’un acteur financier international de cette taille?

La Suisse doit sa prospérité au secteur financier, qui est un pilier porteur de l’économie nationale. Comme tous les autres grands secteurs économiques de Suisse, le secteur bancaire a besoin d’acteurs nationaux d’envergure mondiale. Surtout par les temps qui courent, ceux-ci sont déterminants pour le secteur exportateur suisse et pour l’accès des petits établissements aux marchés internationaux des capitaux. En ce qui concerne les risques inhérents aux grandes entreprises, il est tout à fait clair que l’Etat ne doit plus être mis à contribution. Un renforcement généralisé des fonds propres, conçu comme un antibiotique à large spectre, a certes un effet rassurant sur quelques acteurs exposés, mais ne répond pas au souhait d’améliorer la résilience. Pour ce faire, il faut combler de manière ciblée des lacunes clairement identifiées, par exemple dans l’approvisionnement en liquidités et en matière de responsabilité.

Un des événements marquants de l’année a été le retour rapide de la BNS à une politique de taux zéro. Que pense l’ASB de cette mesure?

La BNS a décidé en juin de ramener son taux directeur à zéro. Compte tenu des tensions géopolitiques actuelles, des prévisions d’inflation modérées, de la vigueur persistante du franc suisse et de l’évolution conjoncturelle mitigée, cette décision se comprend. En même temps, il faut bien voir qu’un environnement de taux zéro est peu propice à l’épargne responsable et accentue la pression sur la prévoyance vieillesse. En raison de l’érosion accrue des marges dans le domaine des opérations de crédit, les banques assument une fois de plus l’essentiel du fardeau monétaire. Leur clientèle va devoir prendre le relais, de sorte que les fins de mois seront plus serrées.

Il y a une nouvelle tête à la présidence de la BNS, Martin Schlegel, qui a déjà quelques coups d’éclat à son actif au bout d’un an de mandat. Vous, quel bilan tirez-vous à l’issue de sa première année?

Monsieur Schlegel a fait bouger les choses, mais il n’a pas réinterprété le mandat principal, à savoir la stabilité des prix. Ce qui est vraiment frappant, c’est avec quelle rapidité l’ère des taux directeurs positifs a pris fin, alors qu’elle avait débuté en septembre 2022 seulement. Depuis juin, nous sommes de retour au point zéro.

Qu’est-ce que vous retenez en particulier de cette période?

D’un point de vue économique, deux choses. Premièrement, la clarté du positionnement par rapport aux taux négatifs. Martin Schlegel a souligné en juin qu’il était plus difficile de revenir aux taux négatifs que d’abaisser les taux en zone positive. C’est un signal important en direction des épargnantes et des épargnants ainsi que des caisses de pension. Deuxièmement, nous observons une réelle volonté d’améliorer la transparence – par exemple en publiant des résumés des discussions sur la politique monétaire. L’idée est d’aider les marchés à mieux comprendre les décisions.

A propos d’innovation, vous étiez membre du jury qui a élu l’expression «fièvre de l’IA» comme mot financier de l’année. Mais sans parler de l’IA, où en est-on du côté du franc numérique?

La «fièvre de l’IA» est contagieuse, y compris dans le domaine financier – même si les discussions ont été parfois un peu excessives.

Pour en venir au franc numérique, la Suisse dispose aujourd’hui d’un système de paiement qui fonctionne remarquablement. Nous sommes en train de poser les jalons pour l’avenir. La programmabilité des moyens de paiement basés sur une blockchain favorisera le développement de nouveaux modèles d’affaires et rendra le système financier plus efficient.

L’élément central, c’est le jeton de dépôt ou deposit token, un franc suisse numérique émis par des banques commerciales. Nous avons montré en septembre (Zahlungsverkehr: Meilenstein für den Deposit Token, en allemand uniquement) qu’il était tout à fait réalisable. Voilà l’approche suisse: nous préparons le franc existant à l’économie numérique. Il n’y a pas que les dépôts qui peuvent être répliqués sur une blockchain, les espèces aussi. Le Conseil fédéral est du même avis. Une consultation est en cours sur un projet de loi visant à permettre l’émission juridiquement sûre de stablecoins en Suisse. Selon moi, en tant que grande place financière et championne du monde de l’innovation, la Suisse a besoin de conditions-cadres de premier ordre pour ne se fermer aucune porte.

Toujours à propos de l’avenir: la «fièvre de l’IA» va-t-elle baisser en 2026 ou au contraire grimper en flèche?

En 2025, la «fièvre de l’IA» a été le moteur de gains d’efficience importants, déjà visibles sur le marché de l’emploi. La question de savoir comment les banques peuvent apporter une valeur ajoutée à leur clientèle nous occupera pendant longtemps encore. Mais fondamentalement, il s’agit à présent de passer des accès de fièvre de l’euphorie à l’application productive. L’IA n’est pas un but en soi pour nous, elle est un outil. Elle permet de mieux maîtriser des ensembles de données complexes dans le domaine de la gestion des risques, ou encore de personnaliser le conseil à la clientèle. Ce serait bien que la fièvre baisse et que l’IA soit intégrée en standard dans les systèmes d’exploitation des banques modernes.

Pour terminer: à l’issue d’une année de consolidation et après le changement de cap monétaire, à quoi vous attendez-vous et qu’espérez-vous pour la place bancaire suisse en 2026?

Je m’attends à une situation économique complexe en 2026. Le défi majeur consistera, dans un contexte de taux zéro et de morosité conjoncturelle, à assurer la base de revenus tout en défendant la compétitivité face à la concurrence internationale.

Ce que j’espère avant tout, c’est que les décideuses et les décideurs politiques respectent la règle d’or: pas de réglementation sans analyse des impacts sur la compétitivité. Il y a dix ans, dans une publication très remarquée, l’ASB a défini ce qui fait une bonne réglementation: répondre aux problèmes qui se posent et produire les effets escomptés. Loin de résoudre les difficultés, un tour de vis réglementaire général ne fait qu’affaiblir les banques que l’on cherche à stabiliser. Nous devons préserver et renforcer notre réputation de place financière stable, innovante et compétitive à l’échelon international.

PolitiqueÉconomie

Rédacteurs

Nirmala Alther
Senior Manager gestion des thèmes et relations médias
+41 58 330 62 39

Contact Médias

Vous êtes journaliste ?
Notre équipe se tient à votre disposition pour répondre à vos questions :
+41 58 330 63 35