20.10.2026

La finance durable entre dans une nouvelle ère : August Benz s'exprime sur l'adaptation au changement climatique, la résilience et les solutions d'investissement 

Deux semaines après l’édition 2026 de Building Bridges, August Benz, Vice-CEO de l’Association suisse des banquiers (ASB), revient sur les progrès réalisés par la Suisse en matière de finance durable, évoque le rôle du secteur bancaire dans l’accompagnement de la transition et explique pourquoi l’adaptation et la résilience prennent de plus en plus d’importance. 

La conférence Building Bridges s’est déroulé sous le signe des solutions d’investissement face aux défis mondiaux. Où en est aujourd’hui la finance durable en Suisse ? 

La Suisse a réalisé des progrès significatifs. La finance durable n’est plus un sujet de niche, car les considérations de durabilité sont de plus en plus intégrées dans les processus de conseil, d’investissement, de financement et de gestion des risques à l’échelle du secteur bancaire. Nous disposons désormais de cadres de transparence plus solides, de normes sectorielles et d’outils pratiques. Le secteur bancaire a également mis en place une autorégulation contraignante concernant les préférences en matière de durabilité, la prévention du greenwashing et l’efficacité énergétique dans le conseil hypothécaire, et cette autorégulation a été encore renforcée l’année dernière. 

La prochaine étape consiste à démontrer l’efficacité de ces mesures. Les fondements sont en place. Il s’agit désormais de prouver qu’ils peuvent aider les clients à prendre des décisions éclairées, renforcer la gestion des risques et soutenir une transition crédible.

Selon vous, quel est le rôle le plus important des banques pour contribuer aux objectifs climatiques de la Suisse ? 

Les banques lient l’épargne et les capitaux d’investissement avec les ménages, les entreprises et les projets qui ont besoin de financement. Leur plus grande contribution à l’économie réelle réside donc dans l’octroi de crédits, les investissements, le conseil et la gestion des risques.  

Par exemple, le secteur suisse du bâtiment est responsable d’environ 22 % des émissions territoriales de gaz à effet de serre de la Suisse. Les banques peuvent contribuer à réduire ces émissions en finançant des rénovations énergétiques, des pompes à chaleur et d’autres mesures visant à réduire la consommation de combustibles fossiles dans les bâtiments. Cependant, il ne faut pas oublier que seuls les propriétaires peuvent décider de telles mesures.  

Notre étude sur les besoins en investissement et financement pour la neutralité climatique de la Suisse d’ici 2050, publiée en 2021, a montré qu’une grande partie des investissements nationaux nécessaires pourrait en principe être financée par le biais d’instruments bancaires et des marchés de capitaux existants. Ce constat est particulièrement encourageant, car il suggère que le financement en soi ne constitue pas le principal obstacle. Le défi consiste à traduire les besoins d’investissement en projets viables. 

En même temps, les banques doivent soutenir leurs clients, et non se substituer aux décideurs politiques. La transition exigera également des banques qu’elles financent des entreprises qui ne sont pas encore durables, mais qui disposent de plans crédibles pour transformer leurs modèles économiques. 

D'autres pays sont allés plus loin dans la réglementation de la finance durable. Comment la Suisse peut-elle rester compétitive et connectée au reste du monde ? 

Tout d’abord, il convient de noter que, alors que de nombreuses juridictions procèdent actuellement à une déréglementation de la finance durable, la Suisse ne suit pas pour l’instant cette tendance. La force de notre pays n’a jamais été de réglementer en premier, mais d’élaborer des solutions de haute qualité alignées sur les normes internationales. Comme de nombreuses banques suisses opèrent à l’échelle mondiale, la comparabilité entre les marchés est essentielle. Nous soutenons une publication d’informations de haute qualité, des normes crédibles et une réglementation proportionnée, fondée sur des principes, qui laisse place à l’innovation et à différents modèles économiques. La Suisse devrait éviter les doublons réglementaires inutiles tout en veillant à ce que son cadre reste connecté aux principaux marchés internationaux. 

La décision de l’International Sustainability Standards Board (ISSB) d’établir son siège à Genève est donc une excellente nouvelle. Plus de 45 juridictions appliquent déjà les normes de l’ISSB. Le rôle de Genève au sein du réseau mondial de l’ISSB renforcera encore sa position de pôle international pour la finance durable, l’élaboration de normes et la coopération multilatérale. 

La finance durable se heurte à des résistances politiques dans certaines régions du monde. Cela modifie-t-il le cap suivi ? 

Le débat est certes devenu plus controversé sur le plan politique dans certains pays, notamment aux États-Unis. Cela peut influencer la terminologie, les engagements institutionnels ou le rythme des initiatives individuelles. Cependant, cela occulte les évolutions observées dans de nombreuses autres régions du monde et, surtout, ne change en rien les réalités économiques et écologiques sous-jacentes. Les risques climatiques physiques, les préoccupations en matière de sécurité énergétique, les contraintes liées aux ressources et l’évolution des technologies continuent d’affecter les entreprises, les portefeuilles et les infrastructures. Les impacts deviennent de plus en plus visibles à travers l’Europe, y compris en Suisse. 

Pour les institutions suisses et européennes, la bonne réponse consiste à rester concentrées sur les risques significatifs, les besoins des clients et les solutions commercialement viables plutôt que sur des slogans politiques. La finance durable sera d’autant plus résiliente qu’elle sera intégrée dans la prise de décision au quotidien et qu’elle apportera de la valeur grâce à des entreprises plus solides, des actifs plus résilients et une allocation des capitaux mieux informée. 

Alors que l’adaptation au changement climatique occupe une place de plus en plus importante à l’ordre du jour de l’édition 2026 de Building Bridges, que faut-il faire pour rendre l’adaptation plus attractive pour les investisseurs, en particulier au-delà de la Suisse, et quel rôle la blended finance, ou financement mixte, peut-elle jouer dans la mobilisation des capitaux privés ? 

L’une des évolutions encourageantes observées cette année lors de Building Bridges a été l’attention croissante portée à l’adaptation et à la résilience, parallèlement à la mitigation, un sujet qui prend de plus en plus d’importance. La Suisse se réchauffe plus rapidement que la moyenne mondiale, avec des impacts déjà visibles sous forme de vagues de chaleur, de sécheresses, de recul des glaciers et d’inondations. En conséquence, le secteur financier doit répondre au besoin croissant d’infrastructures résilientes au changement climatique, de solutions fondées sur la nature, de gestion de l’eau et de préparation aux risques. 

Pour rendre l’adaptation plus attractive pour les investisseurs, nous avons besoin de meilleures données, d’indicateurs de résilience plus clairs et d’un vivier plus solide de projets éligibles à l’investissement. Sur les marchés en voie de développement, mais aussi dans des domaines tels que la finance verte en Suisse, les structures de blended finance peuvent jouer un rôle important en améliorant les profils risque-rendement et en mobilisant des capitaux privés.  

Dans le futur, qu’est-ce qui vous rend confiant quant à l’avenir de la finance durable en Suisse ? 

La Suisse dispose de fondamentaux solides : une place financière connectée à l’échelle mondiale, une expertise approfondie, des entreprises innovantes, une recherche de niveau mondial et une tradition de coopération entre les acteurs publics et privés. Nous avons également tiré une leçon importante du passé : ce n’est pas une réglementation, un produit ou une institution isolée qui font avancer un progrès durable. Le progrès dépend d’un écosystème qui fonctionne bien et d’une mise en œuvre cohérente dans la durée. 

Ce qui me rend optimiste, c’est que le débat devient plus concret et davantage axé sur les solutions. L’accent est de plus en plus mis sur des transitions crédibles, la résilience, la nature, la qualité des données et les projets éligibles à l’investissement. Si la Suisse allie ambition et pragmatisme, préserve sa compatibilité internationale et continue à tenir ses engagements, elle pourra rester un pôle de premier plan pour la finance durable et contribuer à élaborer des solutions pertinentes bien au-delà de ses frontières. 

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