Opinions
25.03.2021

Open finance: la branche avance

Ces deux mots, «open finance», sont sur toutes les lèvres. Y compris en Suisse. Un groupe de travail de l’Association suisse des banquiers (ASB) a donc entrepris d’examiner et de développer, en partenariat avec de grandes organisations, les aspects techniques et les fondements juridiques de l’open finance. Roger Wisler, qui préside le groupe de travail, répond à quelques questions pour insight.

C’est Richard Hess, Responsable Numérisation à l’ASB, qui a interrogé Roger Wisler. Ce dernier est Senior Business Project Manager pour les projets Open Banking & API Product Management au sein de la Zürcher Kantonalbank. A titre bénévole, il est également Président du groupe de travail Open banking de l’ASB.

Roger Wisler, Zürcher Kantonalbank

Roger, peux-tu définir l’open finance en une phrase?

Globalement, on entend par «open finance» l’ouverture de la chaîne de création de valeur dans le secteur financier, c’est-à-dire l’échange standardisé et sécurisé de données entre des établissements financiers et des prestataires tiers dignes de confiance ou entre plusieurs établissements financiers.

Et pourquoi est-ce important?

Voilà une question particulièrement pertinente dans le contexte suisse. Au départ, l’ouverture que je viens de décrire concerne principalement le trafic des paiements – on parle alors d’open banking. Elle permet par exemple à un client de consulter le solde de son compte et d’effectuer des paiements à partir de son compte de virement via des prestations de tiers. Le concept d’open finance va plus loin et intègre les prestations relevant du domaine hypothécaire ou de celui des assurances. Mais l’open finance, c’est bien davantage que la simple ouverture technique de son architecture informatique par un établissement financier. Tous les nouveaux modèles d’affaires ont en commun de s’articuler autour des besoins des clients. Il s’agit de faire en sorte que les clients soient davantage pris en compte et, par exemple, que les établissements financiers intègrent directement dans leur offre les services à valeur ajoutée proposés par des prestataires tiers. La démarche en direction de l’open banking et de l’open finance est donc avant tout une démarche stratégique, qui exige une adhésion sans faille du management. L’ouverture des interfaces nécessite par ailleurs des règles et des normes claires, afin que tous les acteurs puissent communiquer entre eux à l’aide de systèmes harmonisés et sécurisés. Le maître mot en la matière, c’est API, pour Application Programming Interfaces. La technologie de l’Internet est donc de plus en plus présente dans le monde de la finance.

Concrètement, qu’apporte l’open finance aux clients en Suisse?

Elle leur ouvre de nouvelles possibilités d’accès à des services innovants. L’adjectif «open» se réfère en effet aux interactions entre établissements financiers, prestataires tiers et clients. A la différence de la relation de clientèle classique que nous connaissons aujourd’hui, l’approche «open» permet au client de se procurer des services financiers non plus auprès d’un établissement financier unique, mais de plusieurs prestataires. Ces derniers peuvent être des banques, des entreprises Fintech ou Wealthtech, des prestataires opérant dans une autre branche, sans oublier les néo-banques. Mais là n’est pas l’essentiel. Le client ne va pas se demander si l’open banking ou l’open finance s’imposera. Ce qu’il souhaite, ce sont des services financiers intégrés et sûrs, qui répondent à ses besoins. Dès lors, la question sera: quels services financiers, sous quelle forme, et par le biais de quels prestataires? Si j’en crois les études de marché, l’open finance sera plutôt une station intermédiaire, tandis que ce sont des écosystèmes qui nous attendent à la station d’altitude. Cela signifie qu’à l’avenir, les établissements financiers devront avoir un panorama à 360 degrés sur leurs clients. Ce sera le seul moyen pour eux de leur proposer des produits et des services adaptés à chaque étape de leur vie.

Toutes ces réflexions sont très intéressantes et stimulantes. Mais dans quelle mesure se traduisent-elles déjà dans la réalité? Par exemple, quel rôle joue l’open finance dans ton quotidien professionnel?

Je dirais qu’elle fait partie intégrante de mon daily business. A la Zürcher Kantonalbank, je m’occupe de toute la gouvernance ainsi que de tout ce qui peut concerner les interfaces techniques pour les activités de base. Je contribue aussi de mon mieux aux projets en cours en y apportant l’expertise issue des communities.

L’open finance comporte-t-elle des risques, par exemple en matière de protection des données?

Sans aucun doute, mais ces risques ne sont pas propres à l’ouverture des interfaces. Dès que des données circulent, ils existent. La question à se poser est plutôt celle-ci: tout le monde est-il conscient de ces risques et comment les gère-t-on? Car la réalité, c’est que les clients font d’abord confiance à leur banque pour qu’elle gère leurs données de manière adéquate, conformément au principe de bonne foi. Mais leurs attentes sont les mêmes envers un prestataire tiers. Il faut donc une claire conscience des risques inhérents au transfert de données bancaires à des prestataires extérieurs à la banque, en particulier de la part des clients. Bien entendu, la banque vérifie la qualité du prestataire tiers avec toute la diligence requise. Mais en fin de compte, c’est toujours au client de décider si ses données peuvent être communiquées à un tiers ou pas – cette déclaration de volonté, on l’appelle le consentement dans le jargon du métier.

As-tu une idée de la stratégie et de la méthode adoptées par les banques en Suisse?

D’après mon expérience chez mon dernier employeur, je peux dire que les banques prennent tout le temps nécessaire pour étudier une ouverture contrôlée de l’accès aux données des clients. Elles décident au cas par cas des use casesà prendre en compte dans le cadre de leurs activités de base.

Selon toi, quels sont à l’heure actuelle les principaux défis à relever pour développer l’open finance en Suisse?

Comme nous avons en Suisse une approche fondée sur le marché et non une approche réglementaire, c’est à chaque établissement financier de se demander si l’open finance peut lui être bénéfique et comment. Cela suppose que le management fasse de l’open finance un point d’ancrage stratégique et privilégie une approche top-down. A cet égard, l’ASB a élaboré une solide documentation sur les différentes stratégies, à laquelle chaque banque peut se référer [cf. Open Banking – Etat des lieux pour la place financière suisse].

Quel rôle joue l’ASB en matière d’open finance?

L’ASB s’est rendu compte que la branche avait besoin de recommandations sur la stratégie à suivre, mais aussi d’un partage de connaissances. Son rôle est donc surtout celui d’un facilitateur et d’un coordinateur. Il faut créer des conditions aussi propices que possible à une coopération simple et sécurisée des banques entre elles et avec les prestataires tiers présents sur le marché. C’est pourquoi l’ASB est favorable à ce que l’on clarifie les éventuelles questions en suspens sur le plan du droit ou des dispositifs techniques de sécurité, afin de faciliter cette coopération au sein de la branche et avec les prestataires tiers.

Quelles problématiques concrètes sont actuellement sur la table?

Notre groupe de travail Open banking travaille sur un certain nombre de sujets utiles pour l’écosystème englobant le monde des entreprises Fintech et le monde des banques. Par exemple, le document graphique qui vient d’être publié sur les fondements de l’open finance et les initiatives API présente de manière transparente la répartition des rôles entre les groupes intéressés nationaux ainsi que leurs liens avec leurs homologues internationaux [cf. Open finance en Suisse, répartition des rôles]. Outre cette répartition des rôles, il y a des problématiques techniques et juridiques à traiter. S’agissant des aspects techniques, les enjeux concernent non seulement la standardisation des API en elle-même, mais aussi les dispositifs de sécurité. Ces éléments fondamentaux doivent être bien coordonnés avec les opérateurs du marché, et c’est pourquoi nous travaillons en étroite coopération avec les autres acteurs du système. Quant aux aspects juridiques, il s’agit en fin de compte de créer de la sécurité juridique et d’établir la confiance entre tous les acteurs.

Quels sont les objectifs du groupe de travail d’ici la fin de l’année?

Je citerai le principal: avoir fait progresser l’open finance en Suisse et voir apparaître de nouveaux use cases.

En guise de conclusion: si tu pouvais faire un vœu qui concerne le développement de l’open finance en Suisse et qui se réalise demain, quel serait-il?

(Roger Wisler rit.) Sans hésiter, que les banques aient pris conscience de l’importance de l’open finance et qu’elles se soient attelées à sa mise en œuvre!

Roger, merci beaucoup d’avoir répondu à mes questions!

Roger Wisler, Senior Business Project Manager Open Banking & API Product Management, a pris ses fonctions à la Zürcher Kantonalbank en novembre dernier. Dans le cadre du Multichannel Management, il contribue par son expertise aux projets Open banking et API de la banque. Auparavant, il dirigeait la succursale suisse d’une entreprise Fintech allemande. A ce poste, il assurait le suivi des clients en Suisse et accompagnait leurs projets d’open banking. Il est ingénieur en économie et titulaire d’un EMBA en transformation numérique des processus d’affaires. Il vit à Tuggen (SZ) avec son épouse et leurs trois enfants. Pour se détendre, ses activités favorites sont le tennis et le football.

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Rédacteurs

Richard Hess
Responsable numérisation
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