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29.10.2026

«C’est maintenant que se décide qui contribuera à façonner le franc numérique»

Les stablecoins sont passés d’un sujet de niche au devant de la scène de la politique financière. Alors que les cadres réglementaires se mettent en place à l’international, une question simple se pose pour la Suisse: voulons-nous contribuer à façonner la prochaine génération du trafic des paiements ou laisser le champ libre à d’autres? Martin Hess, économiste en chef et responsable du projet global Monnaies numériques à Swiss Banking, explique ce que le nouveau document de réflexion approfondi révèle pour les banques et l’économie. Natalie Graf, Senior Legal Counsel, présente les principales orientations réglementaires qui doivent désormais être définies.

En février, nous avions parlé ici de la nouvelle réglementation des stablecoins. Le message était alors clair: la Suisse ne doit pas rester spectatrice. Que s’est-il passé depuis, Martin Hess?

Martin: Beaucoup de choses. L’évolution s’est encore accélérée à l’international. Et en Suisse aussi, nous avons dépassé le stade de la théorie: au printemps, plusieurs banques et d’autres acteurs ont lancé ensemble une sandbox consacrée à un stablecoin en CHF afin de tester des applications concrètes dans des conditions réelles. Le mouvement est donc déjà lancé. Avec notre nouveau document de réflexion approfondi, nous allons désormais un cran plus loin: nous examinons la valeur ajoutée concrète que différentes formes de stablecoins en CHF peuvent apporter aux banques et à l’économie, ainsi que les caractéristiques de conception qui permettent de limiter les risques.

Natalie Graf, d’un point de vue réglementaire, cela signifie-t-il que la Suisse doit simplement permettre l’émission de stablecoins le plus rapidement possible?

Natalie: Non. La rapidité ne suffit pas. Ce qui compte, c’est la manière dont le cadre réglementaire est conçu. Un stablecoin en CHF doit être sûr, fiable et économiquement viable. Dans le même temps, les banques suisses ne doivent pas être structurellement désavantagées par rapport aux prestataires suisses ou étrangers. En particulier, les banques devraient pouvoir émettre des stablecoins directement en vertu de leur autorisation bancaire, sans devoir créer une filiale constituée en établissement de moyens de paiement. Il s’agit de traiter de manière adéquate les risques liés aux stablecoins et de garantir que nos banques puissent participer à ce marché d’avenir potentiel dans des conditions concurrentielles.

Quel est le principal enseignement de cette nouvelle analyse?

Martin: Un stablecoin en CHF émis en Suisse peut présenter des avantages évidents. Les applications dans le domaine B2B, les paiements transfrontaliers, les services de trésorerie et les marchés financiers tokenisés sont particulièrement intéressants. Mais notre analyse montre aussi que la valeur ajoutée ne naît pas simplement de l’existence d’un stablecoin. Elle se crée là où celui-ci est effectivement intégré dans les processus économiques. C’est de ce point que dépendra le développement du stablecoin suisse.

Pourquoi est-il si important qu’un stablecoin en CHF soit émis en Suisse?

Martin: Parce que l’alternative n’est pas «stablecoin ou pas de stablecoin». Si ces moyens de paiement s’imposent, des prestataires étrangers pourront eux aussi proposer des stablecoins en CHF. Il existe d’ailleurs déjà aujourd’hui des stablecoins en CHF émis à l’étranger. Une solution suisse permet en revanche de conserver ici la surveillance, le savoir-faire, la création de valeur et des pans importants des circuits de paiement. Cela renforce la stabilité financière ainsi que la compétitivité de nos banques et réduit les dépendances vis-à-vis de solutions étrangères.

Quel est le rôle de Swiss Banking dans ce processus, notamment au regard des besoins de ses banques membres?

Martin: En tant qu’association faîtière, notre rôle consiste à examiner suffisamment tôt ce que de telles évolutions signifient pour les banques. Les modèles d’affaires de nos membres sont très différents et chaque banque décide elle-même si elle souhaite être active sur ce marché. Nous savons que, compte tenu de l’environnement de taux bas dans la zone franc, les revenus issus de l’émission sont faibles. Mais nous mettons également en évidence des possibilités de revenus tout au long de la chaîne de création de valeur d’un stablecoin. Au vu du potentiel de marché, nous voulons éviter que les établissements suisses se retrouvent sur la touche en raison du cadre réglementaire pendant que le marché se développe ailleurs.

Du point de vue des banques, où se situe le principal besoin d’action réglementaire?

Natalie: Deux points sont particulièrement importants. Premièrement, les prescriptions concernant la couverture par des réserves doivent garantir la stabilité financière tout en permettant des modèles d’affaires viables et évolutifs. Deuxièmement, la lutte contre le blanchiment d’argent nécessite une solution coordonnée au niveau international et fondée sur les risques. La stabilité financière et l’intégrité du marché ne sont pas négociables. Mais la réglementation ne doit pas aboutir à une situation où un stablecoin en CHF pourrait certes, en théorie, être émis depuis la Suisse, mais où, en pratique, il ne pourrait être proposé de manière économiquement viable qu’à l’étranger.

Les stablecoins ne représentent-ils pas aussi un défi pour les banques s’ils entraînent des sorties de dépôts?

Martin: Ce risque existe, en particulier pour certaines variantes de structuration. Une très forte croissance des stablecoins peut entraîner des sorties de dépôts d’une ampleur telle qu’elles affecteraient le bilan des banques et pourraient avoir des répercussions sur le financement des crédits. Notre analyse montre toutefois que ces effets dépendent fortement du volume et de la structuration concrète du stablecoin. Ce risque existe en principe indépendamment du fait qu’un stablecoin en CHF soit émis en Suisse ou à l’étranger. Avec une solution suisse, nous pouvons toutefois davantage influer sur sa conception et ainsi mieux limiter les risques. C’est précisément pourquoi nous avons besoin d’un cadre qui permette une solution suisse. C’est ainsi que les risques pourront être maîtrisés de manière adéquate et que les potentiels de revenus pourront être exploités.

Natalie, à quoi ressemblerait pour toi une bonne solution suisse?

Natalie: À une solution dans laquelle un stablecoin en CHF est sûr et fiable, où les banques suisses bénéficient de conditions de concurrence équitables et où l’innovation peut avoir lieu ici. Pour cela, nous avons besoin d’un cadre réglementaire pragmatique, compatible avec les standards internationaux et favorable à la stabilité. La Suisse dispose d’une place financière forte et de standards réglementaires élevés. Notre objectif doit être de concilier stabilité et compétitivité tout en laissant une marge de manœuvre suffisante à l’innovation.

Martin, si nous faisons le bilan dans deux ou trois ans, que devrait-il s’être passé pour que tu puisses dire que la Suisse a pris les bonnes décisions?

Martin: Nos banques devraient avoir le choix: celles qui souhaitent proposer un stablecoin en CHF doivent pouvoir le faire dans des conditions pragmatiques et compétitives à l’international. Ce qui compte, c’est que des applications concrètes voient le jour et que la création de valeur et le savoir-faire restent en Suisse. Car une chose est claire: l’infrastructure des paiements connaît actuellement une profonde mutation. Et la Suisse, qui occupe depuis des années la première place du classement mondial de l’innovation, ne peut pas rester à l’écart.

Merci à tous les deux pour votre temps et cet entretien.

Rédacteurs

Nirmala Alther
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