Opinions
02.07.2026

Du laboratoire à la mise en œuvre – les monnaies numériques sur la rampe de lancement

On y voit plus clair en matière de monnaies numériques. C’est ce qui ressort des propos tenus par des participants de haut rang au Point Zero Forum. Après le scepticisme de principe à l’égard des stablecoins, place à la reconnaissance de leur potentiel. Et le moment serait venu de passer du mode exploratoire, propre à l’innovation, au processus de mise en œuvre.

Les monnaies numériques étaient au cœur du Point Zero Forum 2026. Elément frappant: par rapport aux éditions précédentes, il y a eu moins de présentations et de tables rondes axées sur les aspects de pédagogie et de recherche. Les expressions euphoriques qui font le buzz, comme potentiels stratégiques haussiers ou activation de champs de croissance, étaient aussi moins présentes. En revanche, on s’est beaucoup demandé comment créer la confiance dans les formes de monnaie basées sur une blockchain. L’heure n’est plus à la mise en scène de l’innovation ni au tourisme de la blockchain, elle est au déploiement à grande échelle.

Si les fervents enthousiastes se raréfient, les opposants de principe font de même. Les propos d’Agustín Carstens, ancien directeur général de la Banque des règlements internationaux (BRI), étaient éloquents: il a raconté en toute franchise comment, s’agissant des stablecoins et de leur valeur ajoutée économique, il est passé du scepticisme de principe à l’optimisme. Andréa Maechler, directrice générale adjointe de la BRI, a expliqué quant à elle comment son institution entendait renforcer la valeur en argent des stablecoins grâce à un concept adapté et Antoine Martin, vice-président de la BNS, a indiqué que cette dernière prendrait des mesures appropriées pour soutenir le trafic des paiements sans espèces faisant appel à de nouvelles formes de monnaie. Autant de signes qui ne trompent pas: dans le domaine des jetons de dépôt et des stablecoins, les avancées deviennent tangibles et le potentiel affiché commence à se concrétiser.

Le Point Zero Forum est une initiative conjointe du Global Finance & Technology Network (GFTN) et du Secrétariat d’Etat aux questions financières internationales (SFI) visant à promouvoir le dialogue politique et technologique dans le domaine des services financiers. Organisé tous les ans à Zurich, en Suisse, il réunit des représentantes et des représentants de banques centrales, d’autorités de surveillance, d’instances politiques et de grandes entreprises de la branche pour évoquer les dernières avancées en matière de technologie financière ainsi que l’avenir du système financier.

L’année 2026 pourrait donc rester dans les mémoires comme celle où les actifs tokenisés ont franchi le cap de la mise en production – non pas sous forme d’applications isolées, mais comme partie intégrante d’une transformation globale de l’infrastructure des marchés financiers. Les implications en sont considérables. Car la tokenisation n’a pas pour seul effet de générer des gains d’efficience dans les processus existants. Par essence, elle reconfigure l’infrastructure des marchés financiers: réduction des opérations de rapprochement, règlement quasi-instantané, suppression des cut-off times classiques, possibilité que des actifs différents interagissent sur des plateformes programmables communes.

Dans ce contexte, loin d’être un artefact avant tout technologique, la monnaie est une construction sociale qui repose sur la confiance, la sécurité juridique et la résilience. Pour que des formes innovantes de monnaie puissent se déployer à large échelle, il faut les intégrer dans des structure institutionnelles crédibles et éviter une fragmentation en îlots numériques concurrents sous la forme d’une architecture financière interopérable.

Là est précisément la force de la Suisse. Sur la scène internationale, on la considère d’ailleurs comme une sorte de juridiction phare: pas toujours la plus rapide, mais systématiquement orientée dans la bonne direction. L’approche suisse est pragmatique. Elle conjugue ouverture technologique et sécurité juridique, sans oublier un dialogue étroit entre les secteurs public et privé. Cela peut sembler manquer de panache, mais c’est précisément ce qui crée les conditions requises pour que les systèmes financiers tokenisés passent de la phase d’expérimentation à la mise en œuvre.

La conclusion est donc sans équivoque – et particulièrement intéressante pour la Suisse: le débat se décale, on ne se demande plus comment fonctionne la technologie, mais quelle architecture institutionnelle est à même de la faire fonctionner. Si divers facteurs se conjuguent – émetteurs dignes de confiance, réglementation claire, infrastructure évolutive, intégration dans des mécanismes de règlement compatibles avec la monnaie de banque centrale –, il est possible que nous soyons au début de la construction d’un nouveau système financier. Des projets de monnaie tokenisée tournée vers l’avenir, comme le projet Agorá du BIS Innovation Hub, peuvent fournir des matériaux à cet effet. La promesse d’Agorá est de réduire les frictions dans les domaines de la lutte contre le blanchiment d’argent, de la politique monétaire et du règlement des paiements internationaux. La Suisse est en bonne position pour être un phare dans cette transition.

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Rédacteurs

Martin Hess
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