Opinions
21.11.2022

L’effondrement de FTX, une chance pour la place financière suisse

Ces dernières semaines, les événements se sont une fois de plus enchaînés dans l’écosystème des «Digital Assets». La faillite de la bourse de cryptomonnaies «FTX» a des conséquences importantes pour les petits investisseurs, les acteurs du secteur des actifs numériques et même les investisseurs institutionnels du secteur financier traditionnel. Des réactions des politiques et des autorités sont prévisibles. Mais ces évolutions représentent aussi une opportunité pour la place financière suisse.

Des révélations, la crise de liquidités de FTX et une transaction annulée

Des révélations d’un portail du secteur, une transaction annulée avec le concurrent Binance et des distorsions en amont ont conduit en très peu de temps à une crise de liquidités et à l’effondrement de la troisième plus grande bourse de cryptomonnaies. Il apparaît désormais que des considérations fondamentales de gouvernance d’entreprise ont été ignorées au sein du groupe FTX, qui compte environ 130 entreprises, et que FTX a vraisemblablement détourné des fonds de clients.

Les conséquences financières de l’insolvabilité ne doivent pas être sous-estimées

Une crise de confiance plus large pour le secteur des cryptomonnaies est déjà perceptible aujourd’hui. Le Bitcoin, par exemple, a perdu beaucoup de valeur la semaine dernière. Largement cofinancées par le fonds de capital-risque de FTX, «FTX Ventures», d’autres cryptomonnaies, comme Solana, ont été encore plus durement touchées. Le jeton SOL, souvent présenté comme un «Ethereum killer», a vu son prix chuter de plus de 50% et a donc été l’un des plus grands perdants impactés par cette débâcle. Le SOL était également la deuxième plus grande participation d’Alameda Research et a été fortement encouragé par Sam Bankman-Fried, le CEO de FTX. Selon un autre rapport de «CoinDesk», Alameda Research détenait environ un milliard de dollars de jetons SOL sur son propre bilan.

Mais les entreprises de cryptomonnaies et les petits investisseurs qui négocient via FTX ne sont pas les seuls à subir des dommages considérables suite à ces événements. Parmi les bailleurs de fonds de FTX, qui était évaluée à environ 18 milliards de dollars lors du dernier cycle de capital-risque, on trouvait notamment des géants de la finance comme BlackRock ou Sequoia Capital. Cette dernière entreprise a par exemple entièrement liquidé ses investissements FTX d’un montant total d’environ 213 millions de dollars. Le gouvernement singapourien avait également investi dans FTX par le biais de Temasek Holding. Dans ce cas, la liquidation de l’investissement s’élève à environ 205 millions de dollars, selon des sources pertinentes. Et le «Ontario Teachers’ Pension Plan», une caisse de retraite pour les enseignants de la province canadienne, a aussi probablement perdu 75 millions de dollars.

La situation réglementaire va également se durcir

Suite à cet effondrement, les entreprises de l’environnement des actifs numériques du monde entier se voient obligées de rassurer leur clientèle et de prendre autant de distance que possible avec FTX. Les grands noms suisses de la branche ont également assuré à leurs parties prenantes que les valeurs patrimoniales étaient conservées en toute sécurité auprès d'établissements entièrement réglementés et que les banques et autres prestataires réglementés en Suisse poursuivaient un modèle d’affaires fondamentalement différent de celui de FTX, devenue entre-temps insolvable.

Les autorités de régulation nationales et internationales, comme le BCBS, le FSB, l’OICV ou la FINMA, tireront leurs conclusions des récents événements et imposeront peut-être une réglementation plus stricte des crypto-bourses et des autres fournisseurs de services d’actifs virtuels. Le fait que nombre de ces bourses (y compris FTX) offrent leurs services à un public mondial rend la réglementation difficile, mais pas impossible. On peut ainsi imaginer des mesures allant d’un renforcement de la protection des investisseurs à l’exclusion des «FIAT gateways», c’est-à-dire l’accès aux systèmes de paiement en dollars ou en euros. La crédibilité entamée du secteur et les conséquences réglementaires prévisibles réduiront sensiblement les coûts de conformité ainsi que les marges dans les activités liées aux actifs numériques. Ce n'est pas seulement la réputation que le secteur des crypto-monnaies s'est forgée auprès du grand public qui a été ternie, mais aussi sa réputation auprès des institutions financières traditionnelles. Suite à la disparition de FTX, son concurrent Binance contrôlera une part importante (si ce n’est la majorité) du volume des échanges de cryptomonnaies dans le monde. Au vu de ce qui s’est passé, c’est une situation de départ on ne peut plus mauvaise pour le nécessaire rétablissement de la confiance dans les cryptomarchés.

Une grande opportunité s’offre à la place financière suisse

Du point de vue des intermédiaires financiers en Suisse, ces événements ne modifient guère l’attitude envers les actifs numériques en tant que classe d’actifs. Une multitude d’innovations prometteuses se profilent à l’horizon, qui promettent des gains d’efficacité sur les marchés financiers traditionnels et permettront la tokenisation des actifs bancaires et non bancaires. En combinaison avec la recherche autour des monnaies digitales, tant de la part des banques centrales que du secteur privé, l’optimisme est permis quant à l’avenir d’un secteur des actifs numériques consolidé et réglementé de manière fiable. Les acteurs réglementés, et en particulier les banques suisses, pourront à l’avenir se démarquer d’autant plus nettement de la concurrence non réglementée et non surveillée, et faire valoir les principes fondamentaux du Swiss Banking dans l’intérêt des clients, y compris dans le monde des actifs numériques, sur la base d’une réglementation prévoyante et d’une application stricte des prescriptions de protection des investisseurs et des normes internationales en matière de blanchiment d’argent et de financement du terrorisme en Suisse.

L’Association suisse des banquiers continuera d’accompagner ses membres dans la mise en place de conditions-cadres optimales, tant au niveau national qu’international, et les soutiendra, comme décrit précédemment , dans le processus continu de «mainstreaming» des actifs numériques. Pour l’ensemble de la place financière, les événements concernant FTX offrent désormais une opportunité de poursuivre rapidement le développement de l’écosystème des actifs numériques, et de consolider la position de la Suisse en tant que centre mondial pour la gestion et la conservation sûres et fiables d’actifs traditionnels et non traditionnels.

Rédacteurs

Andrea Luca Aerni
Collaborateur scientifique numérisation
+41 58 330 62 58